mercredi 1 février 2012

GAMLA - Shoshana Saskia Cohen Tanugi


GAMLA (extrait)

                                                          I
Le vieil homme vivait à Gamla depuis longtemps déjà. Le père du père de son père s'était installé sur "le dos de la chamelle", celle qui s'abreuve aux eaux de la sagesse.
Les juifs de Babylone avaient aimé cette hauteur qui domine de ses ocres brûlés les eaux pâles du lac où, à l'heure de Min'ha, la chaleur exacerbée de l'été voile de brume, les bleus et les verts du Kinnereth, pour ne plus laisser qu'en contour estompé ce reflet des eaux alanguies mollement entre les palmeraies.
La beauté offerte du lac, dominée par le haut plateau que bordaient les courbes délicates des anciens volcans, était la promesse renouvelée sans cesse par le ciel aux vieilles tribus d'Israël.
Le vieil homme s'était installé près du mikvé des hommes tout contre la presse à huile.
Comme les autres, il avait gardé de Babylone, souvenance des jardins en cascade prolongeant les toits en puits de fleurs et de lumière. Aussi, avait-il favorisé sur sa terrasse les jeunes pousses de figuiers, le petit grenadier qui s'ouvrait en éventail recourbant ses branches sous le poids des lourds fruits rouges dont chaque grain rappelait une mitsva et un fragile jasmin dont la pousse offrait déjà de fines fleurs qui exhalaient leur parfum suave jusqu'au bas des ruelles.
Sa terrasse n'était que le toit de son voisin, car à Gamla le toit de l'un était la terrasse de l'autre. Les maisons liées ainsi l'une à l'autre rivalisaient de fleurs et de parfums qui adoucissaient les nuits et ravissaient les jours.
Ce matin là, le vieil homme s'était levé plus tôt que d'habitude. Il s'était assis sur son lit et après avoir récité Modé Ani, s'était lavé les mains dans la vasque de cuivre avant de dérouler ses téphilines. Il voulait être le premier à accueillir son fils quand il rentrerait. Gamliel était parti depuis vingt trois jours déjà à Jérusalem par la route de Jericho, rejoignant la caravane des fils de Ménaché. Il avait apporté au Temple, l'huile des oliviers de Gamla.
Comme les messagers du Maître gardent son trône, Gamla garde la couronne du Roi. 
Le vieux  avait cinq fils et trois filles.
L'aîné se nommait Gad, le second Elie et le plus jeune Gamliel...C'était à Gamliel que la ville confiait l'huile des oliviers, car c'était en Gamliel qu'on pouvait se fier. Contrairement à son habitude, il avait voulu cette fois-ci n'être accompagné que de deux des fils de la servante, Ezeckiel et Betsalel, pour déposer l'huile sainte au Temple. Il savait que les Cohanim vérifieraient la perfection de l'huile et de chaque jarre qui la contenait. Gamliel avait lui-même assisté le potier, il en avait surveillé les mains et la glaise, afin qu'aucun insecte ne souille le pot; il avait lui-même apporté l'eau des sources qui abreuvaient la ville; il l'avait filtrée dans du lin fin avant que la potier ne la mêle et ne travaille les jarres. Aux champs, il avait surveillé la pousse et la cueillette de chaque fruit, et au pressoir, la presse et les bois. Il n'avait rien laissé au hasard. "Ce garçon est fait comme un rouleau de Thora, pas un de ses mots n'est à  effacer" se plaisait à dire le rabbin de Gamla.
Gamliel parlait peu. Ces actes étaient ses mots et chaque acte était un mot qu'il scellait de son coeur. Ses soeurs étaient belles.
Yaêl était le premier des huit fruits du vieil homme, elle avait les yeux noirs et le regard alangui par la lecture des psaumes, tout en  elle semblait dormir pour ne s'éveiller qu'à l'heure de la prière. Elle était une biche de l'aube. On la trouvait parfois assise sur la terrasse de son père, le regard perdu sur les pentes de Gamla, les chants du Roi David en rouleau déroulé entre ses doigts, elle restait pensive, ses soeurs disaient "oisive" jusqu'à ce que le rose de la nuit disparaisse dans le bleu du jour. Alors seulement elle quittait sa chaise de paille et allait servir dans les coupelles rondes, les fruits cueillis pour le premier repas.
Elle s'était soumise d'un trait à la parole du Maître, et en cela elle ressemblait à son frère. Jamais la colère ne passait sur son âme, jamais la peur ne voilait son regard, jamais une parole cruelle ne se posait sur ses lèvres. Elle attendait l'heure de la prière chaque jour et s'habillait et se levait pour elle. Les garçons de la ville la savait fidèle à son attente et aucun n'osait la demander pour femme. Pourtant elle était belle, en âge d'être mariée. Chacun de ses gestes était lent et mesuré, chaque pas, menu, comme si la course avait été une ennemie invisible, un appel au désordre qu'elle se
refusait, elle savait maîtriser les élans de son âme et même l'enthousiasme qui faisait battre son coeur, était devenu son humble serviteur. Elle aimait particulièrement Gamliel et ne se confiait qu'à lui.
Depuis le départ de son frère, elle n'avait pu confier son coeur à l'oreille de quiconque et ce long silence lui pesait. Les nuits, ils avaient pris l'habitude de se retrouver sur la terrasse et d'étudier ensemble les passages les plus complexes de la Loi. Elle commentait avec infiniment de sagesse les devoirs des Cohanim, mais seul son frère parvenait à percer les secrets enclos au profond de ses paroles. Elle analysait finement, parlait simplement, à travers cette simplicité le frère entrevoyait des mondes qui ne se révélaient qu'à lui. Elle était une terre abreuvée d'eaux calmes, il en était le ciel. Chaque idée de la soeur était développée en silence par le frère et l'amenait aux portes d'un savoir qu'il ne dévoilait pas, non qu'il désirait garder pour lui seul ce monde inouï inconnu d'elle, mais il ne voulait interrompre la jeune fille par les découvertes qu'il faisait à travers ses paroles. Il craignait qu'elle ne s'effraye et rompt ainsi le fil délicat qu'elle déroulait devant lui. Ils étaient liés l'un à l'autre par cette vision d'un pan de l'univers dissimulé  pour elle et découvert pour lui. La jeune fille percevait de toute sa sensibilité que l'intelligence de son frère était comme le vent qui souffle et tourne sur le haut plateau, il pouvait féconder les essences les plus rares en portant à une extrémité de cette terre des indices de vie qu'elle n'attendait plus. Elle aimait surveiller le regard de son frère quand il l'écoutait, elle relevait toujours l'instant précis où les yeux de Gamliel se perdaient sur la sente escarpée qui conduisait à Gamla, il semblait ne plus entendre et être porté jusqu'aux parvis de la maison du Maître. 
Mais sans l'oreille attentive de son frère, sans ce doux témoin, plus aucun commentaire ne s'échappait de ses lèvres. Depuis trois jours déjà Gamliel aurait dû rentrer. Il n'y avait aucun messager, aucun signe sur les sentiers de terre qui traduisait son retour. Ce matin là, elle avait entendu son père se lever plus tôt que de coutume et dès après la prière, s'être attardé à la terrasse afin de  surprendre dans le ciel ou sur la terre un signe du retour du voyageur. Mais rien, rien. Le sentier était désert, le ciel que survolaient les vautours en cercle au dessus de la ville, se taisait. Elle avait alors surpris un geste d'inquiétude chez le vieil homme. Quand il avait pris sa coupe de fruit, il avait lentement fait tourner la grenade dans ses doigts, et délicatement il avait séparé chaque grain sur la table de bois, sans en manger aucun. Il les comptait et recomptait comme pour vérifier si tous étaient bien là... On savait à Gamla que Rome fourvoyait Jérusalem. Que Rome l'avait prise comme on prend une servante. Sans détour et sans ménagement avec avidité, presque rancune, comme on prend une femme de force, pour mieux la répudier, la souiller se venger et lui signifier ainsi qu'elle avait perdu son Maître. Rome se voulait liée à Jérusalem, voulait la
princesse asservie et soumise, rebelle à son Maître. Rome aimait Jérusalem de cet amour violent qu'ont les chasseurs après avoir tué la proie. Rome se voulait maître de la princesse. Aussi Rome décidait du service des Cohanim, chargeait et déchargeait les hommes, achetait les charges et revendait la Loi. Rome souillait, frappait prenait et repue Rome s'en irait vider sa violence sur d'autres ors. Rome avait nommé Florus procureur, son nom n'avait de la fleur que le venin des parfums. Il libérait ceux que le sanhédrin avait condamnés, prenait l'argent et jetait les os, pillait les sages et se moquait des lois, mentait comme mange l'affamé, le sourire aux lèvres et les dents dans le sang. Tout lui appartenait, le temps et les hommes et l'aigle de Rome était son chien, il se servait de lui comme on se sert d'un couteau pour trancher dans la viande. Loin de Rome, il se faisait Rome au loin. Habitué aux festins et aux rats, il revendait de jeunes enfants pour le plaisirs des débauchés, de jeunes filles pour le corps des soldats. Il pillait ruinait volait au son du cri de l'aigle. Ses ailes noires s'abattaient sur la ville jusqu'au jour de Pessah.
 Le 15 Nissan de cette année là, tout Gamla était monté au Temple, l'ange de la mort avait passé les maisons comme les femmes avaient passé dans les cuisines chassant le levain. l'époque de la liberté où les fils d'Israel avait quitté l'esclavage avait été l'époque du cri de colère contre Florus: 'Est-ce à moi qu'ils en veulent ou à Rome?" avait répondu le procureur narquois -----"regardez-les bien, ces hébreux ces fils de Jacob, regardez-les!" avait-il crié aux chefs des légions romaines:

-"quand leur dieu demande leurs fils en holocauste, ils l'offrent sans rechigner, un couteau sur la gorge et voila que je leur demande dix talents ou douze de plus et ils hurlent! je veux qu'ils répondent à Rome comme leur Abraham répondait à son dieu: inéni! inéni! Me voici!"

 

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